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Bas-relief de
bateau phénicien datant du Ier siècle avant J-C.
Les Libanais
sont-ils les descendants des Phéniciens ? Personne n’a été capable,
jusque-là, de donner une réponse catégorique à cette question pour le
moins controversée. La seule certitude, scientifiquement confirmée aussi
bien par les archéologues que par les historiens, est que les Phéniciens,
ces hommes de la mer, grands navigateurs et commerçants, ont habité le
littoral méditerranéen et notamment les côtes libanaise, syrienne,
palestinienne, tunisienne, espagnole, maltaise et anatolienne.
L’évidence, qui reste toutefois à confirmer, est que les Phéniciens ont
semé leurs gènes dans les régions par lesquelles ils sont passés.
Aujourd’hui, cette grande question refait surface grâce à une étude
génétique, sur le thème « Qui étaient les Phéniciens ? », commencée
depuis deux ans par le généticien libanais Pierre Zalloua, diplômé de la
prestigieuse université de Harvard, en collaboration avec son collègue
et ami Spencer Wells, généticien de population. Cette étude, financée à
hauteur de 37 000 dollars par la « National Geographic Research and
Exploration Society », a fait l’objet d’un grand reportage dans le
numéro d’octobre dernier de la revue américaine, désormais disponible en
français. Elle a aussi été le sujet d’un documentaire télévisé, qui a
été diffusé en « prime time» aux États-Unis et qui sera bientôt diffusé
sur la chaîne internationale National Geographic. Elle devrait, une fois
terminée et indépendamment des réserves émises par la communauté
archéologique locale qui craint une politisation de la question,
apporter aux Libanais la réponse à leurs questions sur leurs origines.

Ces pêcheurs de
Tyr se sont portés volontaires pour faire partie
de l’échantillon du Dr Zalloua. (Photo Ismaïl Sabrawi)
Ouvrir le débat et briser les tabous
Prouver que les Libanais, indépendamment de leur religion, sont les
descendants des Phéniciens
Pierre Zalloua,
passionné de génétique, d’archéologie et d’histoire, est aussi un
amoureux du Liban. C’est cette passion qui a déclenché en lui l’idée, il
y a 4 ans, d’entreprendre une étude sur les Phéniciens.
Son hypothèse de base est la suivante : en étudiant les gènes des
populations actuelles des régions par lesquelles sont passés les
Phéniciens, il est possible de retracer leur histoire et d’isoler des
caractères génétiques (haplotypes) communs à toutes ces populations.
«Le caractère génétique phénicien existe et je suis à sa recherche,
assure le généticien. Si je le retrouve, aussi bien au Liban, qu’à Malte,
en Tunisie, en Espagne, ou en Anatolie, là où les Phéniciens ont vécu,
je pourrais confirmer qu’il s’agit de l’haplotype phénicien et je
pourrais aussi dire que les Libanais chez lesquels on le retrouve, et
indépendamment de leur religion, sont bien les descendants des
Phéniciens ».
Mais comment Pierre Zalloua a-t-il procédé dans sa recherche ?
« Cette étude génétique nécessite d’être conduite en plusieurs étapes,
précise le chercheur. Dans une première phase, à partir d’une prise de
sang, nous avons étudié les gènes d’un échantillon de 2 000 Libanais de
sexe masculin issus de toutes les régions du pays, du littoral comme de
la montagne. Nous avons particulièrement veillé à inclure à ce niveau un
nombre important de pêcheurs des villes historiques de Saïda, Tyr et
Jbeil, exerçant le métier de père en fils, et ce depuis des générations.
»
Trouver l’échantillon adéquat a été une simple formalité pour le
généticien. En effet, sitôt informés de l’étude, des dizaines de
pêcheurs, toutes confessions confondues, ont afflué dans les cafés
portuaires, pour se prêter aux tests sanguins. « Travailler avec des
hommes qui expriment avec une telle fierté leur sentiment d’appartenance
au Liban était très agréable », observe à ce propos Pierre Zalloua.
À la recherche du lien entre
les peuples du littoral
Mais cette première étape ne se limite pas à l’étude des gènes des seuls
Libanais. « En effet, indique le généticien, les gènes de 400 Syriens du
littoral, de 350 Tunisiens, de 250 Maltais, de 100 Palestiniens (du
Liban), d’une cinquantaine de Jordaniens hachémites... sont aussi en
cours d’étude. » Par ailleurs, et pour confirmer ses résultats par des
preuves irréfutables, Pierre Zalloua entreprend de faire extraire l’ADN
de quelques échantillons de dents phéniciennes, remontant à près de 4
000 ans, fournies par des archéologues libanais, alors que la Turquie
lui a permis d’utiliser des dents ainsi que des échantillons de peau de
la momie phénicienne King Tabnet (le roi des Phéniciens de Saïda),
transférée en Turquie à l’époque des Ottomans. Recherche qui est
entreprise par un laboratoire en Allemagne, « le seul au monde à être
capable d’extraire un ADN aussi ancien », précise-t-il.
Quant à l’objectif de cette première étape, il consiste à établir un
lien commun entre les hommes du littoral libanais et les hommes des pays
cités ci-dessus. Lien qui devrait être établi sitôt trouvé l’haplotype
de chaque personne, au terme des 24 tests approfondis dont fera l’objet
chaque échantillon de sang.
Mais pourquoi l’échantillon est-il exclusivement composé d’hommes ? «
Deux raisons majeures nous ont poussé, à ce stade de l’étude, à
privilégier un échantillonnage exclusivement masculin », explique le
chercheur. La première raison, scientifique, selon le Dr Zalloua, est
que le chromosome sexuel « y » ne subit aucun croisement ou brassage
génétique. En effet, une partie du bagage génétique de l’homme vient à
100 % de son père et n’est, en aucun cas, influencé par sa mère. On
retrouve donc ce chromosome dans toute la descendance mâle. Il ne change
pas par croisement, mais peut changer par mutation, même si cette
mutation survient rarement. « Quant à la seconde raison, poursuit le
généticien, elle s’explique par le fait que ce sont les hommes qui ont
semé leurs gènes, car ce sont eux qui ont voyagé et qui se sont unis aux
femmes, dans les pays où ils se sont rendus. »
Certes, les recherches entreprises par le généticien ne permettront pas
simplement de trouver l’haplotype phénicien, mais aussi de retracer les
différentes ascendances des Libanais. « En effet, explique-t-il, le
Liban a été le lieu de nombreuses invasions, mais il a été génétiquement
marqué par trois grandes conquêtes, celles des Croisés, des Ottomans et
des peuples de la péninsule arabique ».
Aujourd’hui, Pierre Zalloua affirme avoir déjà les résultats
préliminaires de la première étape de sa recherche. « Je ne suis pas
encore en mesure de tout dévoiler, mais je peux dire que je suis sur la
bonne voie », dit-il. Et de constater des ressemblances génétiques très
importantes entre Libanais de régions et de religions différentes,
notamment entre chiites et maronites, qui ont, tous deux, fortement subi
l’influence des Croisés. Le généticien précise à ce propos que certaines
familles sont majoritairement composées de blonds aux yeux bleus. Par
ailleurs, il déclare avoir trouvé des liens surprenants, à un degré très
élevé, entre les Libanais et les Maltais. « Je suis certain que
j’arriverai à trouver un haplotype phénicien, affirme-t-il. J’ai déjà
des preuves palpables de ce que j’avance. Mais il me faut davantage de
temps et davantage de recherches ».
Un tabou à briser
En effet, poursuivant l’analyse des données qu’il a jusque-là récoltées,
et dans l’attente de voir la première étape de son étude publiée dans
une revue scientifique, Pierre Zalloua envisage, dans une seconde étape,
d’élargir son échantillon au Liban, au Moyen-Orient et en Afrique du
Nord. Un échantillon qui serait composé de 5 000 Libanais des deux sexes
et de 1 000 personnes de chacun des pays concernés. « Nous aurons alors
la possibilité d’établir des études comparatives avec celles entreprises
par d’autres chercheurs en Anatolie et en Espagne », indique-t-il.
Mais cette seconde étape nécessite des fonds bien plus importants que
ceux qui ont été débloqués jusque-là par la National Geographic Research
and Exploration Society. En effet, malgré les promesses de cette
dernière, ainsi que l’appui moral et scientifique de l’Université de
Harvard, avec laquelle le généticien collabore régulièrement, les fonds
nécessaires au démarrage de la seconde partie de l’étude manquent. « Je
voudrais tellement que l’État libanais réalise que cette étude est un
projet national », dit-il.
Mais au-delà du bon vouloir d’un État d’aider ou non dans son étude un
chercheur confirmé, au-delà de la volonté de ce même État de qualifier
un projet de national, c’est un véritable débat à consonance
politico-confessionnelle que l’étude de Pierre Zalloua ouvre
aujourd’hui. Les Libanais sont-ils les descendants des Phéniciens ?
Quels Libanais sont-ils les descendants des Phéniciens ? Quelle place
occupe l’influence arabe dans leurs racines ?
« Il est grand temps d’ouvrir enfin ce débat, pour briser le tabou
relatif aux racines phéniciennes des Libanais », répond le chercheur,
insistant sur le fait que l’haplotype phénicien remonte à 4000 ans, bien
avant le christianisme et l’islam. « Ouvrir ce débat est d’ailleurs un
des objectifs de l’étude », dit-il.
Mais pour l’instant, et malgré l’intérêt scientifique international pour
le sujet, les instances locales ne semblent pas prêtes à ouvrir le
débat, pas plus qu’elles ne cherchent à faciliter la tâche au
généticien. En effet, la Direction générale des antiquités (DGA) n’a pas
jugé bon de mettre à la disposition du chercheur les échantillons de
dents ou d’ossements dont elle dispose, qui lui sont nécessaires pour
pousser son étude plus loin. Pierre Zalloua devra se suffire, pour le
moment, des échantillons prélevés sur la momie phénicienne en Turquie,
ainsi que des 4 échantillons de dents qui lui ont été fournis par des
archéologues, dans le cadre de leurs fouilles.

Une inscription
phénicienne, gravée sur cette statuette d’enfant trouvée
dans le temple d’Eschmoun, assimile ce garçon au fils du roi de Sidon.
Le seul matériel disponible est inadéquat et non répertorié, selon la
DGA
Appui réservé dans le milieu archéologique local
L’étude scientifique
entreprise par le généticien Pierre Zalloua semble avoir reçu un accueil
mitigé dans le milieu archéologique local. Et pourtant, la collaboration
des archéologues, pourvoyeurs potentiels en matériel archéologique
remontant à l’époque phénicienne (dents, ossements, squelettes,
fragments de peau de momies phéniciennes), pourrait permettre au
chercheur de certifier irrévocablement ses résultats. Le seul matériel
archéologique qu’il a pu se procurer s’est jusque-là chiffré à 4 dents
phéniciennes, fournies par un archéologue, en plus de dents et de
fragments de peau d’une momie phénicienne mis à sa disposition par la
Turquie pour sa recherche. Quant au matériel archéologique dont dispose
la Direction générale des antiquités (DGA), le Dr Zalloua n’y a pas eu
accès. Le directeur de la DGA, Frédéric Husseini, explique les raisons
de sa réticence à mettre des objets phéniciens à la disposition du
généticien.
« Nous ne disposons ni de dents ni d’ossements phéniciens, nous avons
surtout des objets, genre poteries et vases, assure M. Husseini. C’est
la raison pour laquelle nous n’avons pas eu la possibilité de donner le
matériel archéologique nécessaire au docteur Zalloua. » Et le directeur
de la DGA d’expliquer que les objets mis au jour lors de fouilles
relèvent généralement de la responsabilité scientifique des archéologues
chargés des chantiers de fouilles de la DGA. « Si le généticien s’est vu
remettre des dents phéniciennes de la part d’un archéologue, ce dernier
est seul responsable de son acte », poursuit-il, ajoutant qu’il n’y a
pas eu d’interdiction de la DGA à ce niveau.
Quant aux dents anciennes dont dispose la DGA et qui sont entassées dans
des caisses dans les sous-sols du Musée national, «elles sont hors
contexte», observe Frédéric Husseini. Autrement dit, la DGA ne semble
pas les avoir répertoriées ou même savoir à quelle époque elles
remontent. «Je suis d’ailleurs convaincu que tous les objets et les
restes dont on dispose ne seraient d’aucune utilité pour l’étude du Dr
Zalloua », estime Frédéric Husseini, concluant que ce manque de
collaboration n’est absolument pas de la mauvaise volonté. Confirmant
les propos de M. Husseini, la conservatrice du Musée national, Suzy
Hakimian, affirme que tout le matériel dont dispose la direction est
carbonisé, contaminé ou alors couvert de poussière et qu’il ne peut pas
être utile au chercheur. « Nous avons été sollicités par le Dr Zalloua
qui voulait se procurer des dents de l’époque phénicienne, mais nous lui
avons conseillé de se procurer ce matériel de nouveaux chantiers de
fouilles », explique-t-elle.
Mais au-delà de l’incapacité physique de la DGA d’aider le professeur-assistant
Zalloua dans sa recherche, Mme Hakimian ne cache pas sa crainte des
connotations politiques de cette étude. « J’ai bien peur que
l’archéologie soit utilisée politiquement et qu’elle ne serve pas
uniquement la science, confie-t-elle. J’ai d’ailleurs fait part de mes
craintes au généticien et de la nécessité pour lui de se fixer des
garde-fous ».
De toute manière, indépendamment de l’avis personnel de chacun
concernant la finalité de l’étude génétique sur les Phéniciens,
indépendamment aussi du fait que la génétique se base sur la science et
que l’archéologie est fondée sur les écrits et les objets mis au jour
par les fouilles, la DGA laisse entrevoir une possibilité de
collaboration future avec le Dr Zalloua, « mais en fonction des moyens
et des disponibilités ».

Pierre Zalloua
: « Il est grand temps de briser les tabous
et d’en savoir plus sur les racines des Libanais. »
Un généticien passionné d’histoire et d’archéologie
Pierre Zalloua est
généticien-chercheur à l’Hôpital de l’Université américaine de Beyrouth
(AUH), où il exerce depuis un an dans les deux départements de médecine
interne et de gynécologie. Il a obtenu le « fellowship », titre
académique de Harvard, au terme d’une spécialisation postdoctorale dans
le domaine de la génétique, après 12 années d’études dans cette
prestigieuse université aux États-Unis. Parallèlement à l’étude
génétique sur les Phéniciens qu’il conduit actuellement, le Dr Zalloua a
publié une étude scientifique qu’il a menée sur la thalassémie (maladie
qui touche 3% de la population libanaise), alors qu’il exerçait au
Chronic Care Center. Cette étude lui a notamment permis de retracer les
migrations internes dans le pays. Pour ce jeune généticien d’une
trentaine d’années, passionné d’histoire et d’archéologie, l’étude
génétique qu’il conduit sur les Phéniciens est aujourd’hui sa priorité
et, peut-être même, le projet de sa carrière.
Confirmer ce que les historiens et archéologues pressentaient déjà
Pour l’historien
Hareth Boustany, qui a effectué des recherches sur la relation des
Libanais avec les Phéniciens, l’étude génétique menée par le docteur
Zalloua ne risque en aucun cas de créer une polémique. « C’est une étude
basée sur l’ADN, dit-il, qui cherche à prouver qu’une partie de la
population libanaise a des gènes phéniciens. Une étude qui viendrait
confirmer ce que les archéologues et les historiens pressentaient déjà.
» « D’ailleurs, précise-t-il, le docteur Zalloua, coqueluche du monde
scientifique, travaille avec des laboratoires de renommée internationale
et a déjà obtenu des preuves scientifiques confirmant son hypothèse. »
En fait, M. Boustany lie la thalassémie, maladie de sang, aux Phéniciens.
La thalassémie ayant été, d’après lui, une maladie fréquente chez les
Phéniciens. Elle aurait même été baptisée « maladie des Phéniciens » par
les Européens. « Cette maladie existait à Malte, en Sardaigne, en
Espagne et sur les côtes syrienne, palestinienne, libanaise, tunisienne,
marocaine, et peut-être même sur la côte libyenne », estime Hareth
Boustany. Aujourd’hui, elle touche 3 % de la population libanaise et «
sur 100 cas étudiés par le Chronic Care Center, qui traite les cas de
thalassémie au Liban, 82 cas sont de confession musulmane »,
indique-t-il.
Par ailleurs, poursuit l’historien, le Liban et la Syrie ne se sont
jamais vidés de leurs habitants, malgré les différentes conquêtes. Il y
a eu, au fil des siècles, une continuité d’occupation du sol par ses
habitants, depuis la civilisation cananéenne, au IVe siècle avant J-C et
jusqu’à nos jours. Et Hareth Boustany d’expliquer que les Cananéens et
les Phéniciens peuvent être considérés comme étant un même peuple.
Ce sont d’ailleurs les Grecs qui leur ont donné cette appellation de «
Phoinikou », qui signifiait « les hommes rouges », probablement à cause
de la pourpre qu’ils fabriquaient et dont ils faisaient le commerce sur
les côtes. Eux se faisaient plutôt appeler Sidoniens, Tyriens, Bérytiens,
selon la cité de laquelle ils venaient.
PAGE réalisée par
Anne-Marie el-HAGE
Journal
L'Orient - Le Jour
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