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Youakîm MOUBÂRAC

 

- Le culte liturgique et populaire des VII dormants martyrs d'éphèse (Ahl Al-Kahf), trait d'union Orient-Occident entre l'Islam et la Chrétienté d'après la documentation réunie par Louis Massignon; Rome, Ponctificia Universitas Gregoriana; 1961 ; 62 pp. et 12 reproductions hors-texte.
- Pentalogie antiochienne, domaine maronite. Recueil de textes établis, traduits et présentés par...Beyrouth; Publications du cénacle libanais; 1984; 5 tomes en 7 volumes:
Vol. I : les Maronites entre l'Orient syrien et l'Occident latin.
Vol. II : le Liban entre l'Islam, la France et l'arabité.
Vol. III : hommes et institutions, us et coutumes, proverbes et dictons, recettes et chansons.
Vol. IV : répertoire du Liban.
Vol. V : livre d'heures et de mélodies.
Vol. VI : livre du pain et du vin.
Vol. VII : livre d'images.
- Libanica I; Cariscript; Paris; imprimé au Liban en 1969.

 

Oui, il y a un temps pour mourir, et ce fut, pour le Père Moubarac le 24 mai 1995, veille de l'Ascension. Cette prophétie n'est sans doute pas la seule sortie de la bouche de ce fidèle ami du monastère dont la haute silhouette était bien connue chez nous depuis près de trente ans.

Le Père Moubarac, né en 1924, avait quitté son Liban natal par le premier bateau à la fin de la guerre, avec quelque six cents étudiants tassés dans la cale. Taillé dans le roc de la Qadischa - ce haut-lieu de la chrétienté maronite où il naquit et fut baptisé - il hérita de la foi austère et chaleureuse des habitants du Mont-Liban. N'avait-il pas appris de son père et de son grand-père, prêtres maronites, les rudes et belles mélodies syriaques ? Il se destinait au sacerdoce et porta la soutane encore tout jeune garçon, selon 1'usage. Un maronite pur sang, pourrait-on dire...

 

"Un jour pour mourir" Sans attendre cette assomption générale, peut-on, en fonction de l'Ascension, désirer d'être avec le Christ. Et cela dans une condition qui est la sienne, et pour une entrée plus effective dans un ordre qui est le sien, et penser à un jour pour mourir ?

L'Ecclesiastique dit: "Ily a des jours pour vivre, il en est d'autres plus appropriés pour mourir. On parle de tels saints passés avec le Christ à Noël, le Samedi-Saint ; le Père Teilhard est mort le soir de Pâques.

Il n'est pas interdit de penser que le jour de lAscension est encore un beau jour pour mourir, et même que sa veille est bien placée pour figurer notre passage de l'ordre du temps à celui de l'éternité, tant les veilles de fête nous semblent parfois mieux donner dans l'attente ...

Extait des catéchèses du Père Moubarac

A partir de ces fortes racines devait grandir un arbre d'envergure, comme on en voit au pays des Cèdres. Ses études cléricales terminées au séminaire des Carmes, il fut ordonné prêtre en 1947. Il exerca son premier ministère à Saint-Séverin. Puis, il poursuivit ses études islamiques, qui devaient le lier profondément à son maître Louis Massignon, dont le message de compassion ne cessera de mûrir en lui. Au cours de toute une longue carrière universitaire, il enseigna à Louvain et à Paris, particulièrement la théologie des religions, l'arabe classique, l'oecuménisme ...

Cet homme de dialogue et de vaste culture unissait en lui des extrêmes qui déchiraient son coeur sensible et porté à l'amitié. Il semble avoir vécu une vocation de "pont" entre l'Orient et l'Occident, la tradition et la modernité. Sa recherche intellectuelle et érudite allait de pair avec un intêret grandissant pour l'intériorité et la mystique. Son intelligence était peu à peu "descendue dans son coeur", selon l'expression des spirituels orientaux.

L'oeuvre écrite du Père Moubarac est importante, particulièrement ses deux "Pentalogies" sur l'Islam et sur la tradition maronite. Chercheur dans tous les sens du mot, il était surtout pélerin et voyageur impénitent. Il faut aussi mentionner, outre le destin cruel du Liban, les déchirements de son coeur au sujet du drame de l'Algérie. Quant à ses rêves irréalisables et irréalisés, il les laissait entrevoir au tournant d'une homélie ou d'une brève rencontre. C'était son rêve d'aller en Inde, au Kérala, renouer avec la tradition chrétienne de "Saint Thomas", de même souche syro-antiochienne que la sienne. Il voulait aussi attirer l'attention des occidentaux sur les trésors spirituels de saint Ephrem, de saint Isaac le Syrien, de Jean de Dalyatha. Il travaillait ses derniers temps, avec une hâte insolite d'ailleurs, à éditer un manuel en arabe qui mettrait à la portée des chrétiens du Moyen-Orient cette forte spiritualité de leurs racines. Il était convaincu que les divisions des chrétiens trouveraient chez ces grands maîtres spirituels des liens d'unité, des lieux du coeur profond, des carrefours de paix.

Le Père Moubarac était un homme blessé. A travers beaucoup d'épreuves sur lesquelles il était très discret , parlant peu de lui, son amour des pauvres et des petits n'a fait que grandîr. Il regardait Jean Vanier comme un prophète pétri de cette compassion dont la source se trouve dans le coeur transpercé du Christ et celui de la Vierge des Douleurs. Précisément, son coeur n'aura pu contenir plus longtemps ces déchirures. Il semble cependant, d'après le témoignage de la Petite Soeur de Jésus qui a providentiellement accompagné son dernier Passage, qu'il ait connu une grande paix et un baptême de feu. Entre l'infarctus qui devait l'emporter et la mort survenue quinze jours plus tard, il s'apaisa, priant sans cesse. On crut d'abord qu'il allait s'en tirer. Après l'opération, il était "sortant" pour la fin de la semaine. Trouvant cela bien loin pour son besoin d'indépendance, il dit avec malice: "Non, je prends la clef des champs avant l'Ascension". Ce qu'il fit en effet, mais autrement...

Un de ses maîtres spirituels, Isaac le Syrien résumera pour nous le message de cet homme de Dieu dans l'apaisement final de ses contrastes et de ses épreuves:

"Voici, mon fils, le commandement que je te laisse : que dans ta balance, le plateau de la miséricorde l'emporte toujours, afin d'éprouver dans ton âme la miséricorde de Dieu pour tout l'univers." (1)

En notre église, le 30 mai, la liturgie des obsèques rassemblait, auprès de notre communauté, sa famille et ses amis. Rite latin et chants maronites s'unirent pour offrir à notrefrère l'hommage d'un dernier adieu.

Le Père Youakim Moubarac repose selon son désir dans notre cimetière monastique. Sa dépouille rejoindra plus tard le Liban de ses pères. Nous prions pour lui et il prie pour nous. Nous demandons à Dieu, avec le même Isaac le Syrien "cette compassion sans limite qui nait dans le coeur de l'homme et le rend semblable à Dieu."

Soeur Marie - Dans la lettre de Jouarre - 209/5.

(1) - Ce texte de l'Office maronite est cité dans le petit livre que l'on peut sans doute regarder comme son testament spirituel, "La chambre nuptiale du coeur" Approches spirituelles et questionnements de l'Orient syriani. Cariscript, Paris 1993.