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Rachid Da'if « Je suis né officiellement le 25 octobre 1945 à Zgharta ( 70 mètres d’altitude ), Liban. Je dis bien officiellement car en fait je suis né le 6 août 1945, à Ehden ( 1450 m d’altitude ). J’ai eu du mal à apprendre le français, mais maintenant ça va très bien, c’est-à-dire que je peux m’exprimer oralement très bien, et je peux lire très bien, mais écrire, c’est toujours un peu problématique, tandis que l’anglais, je pense que je ne lirai jamais Pynchon dans sa langue d’origine, et que je ne comprendrai jamais un film de Woody Allen. J’ai tendance à considérer mes incapacités en anglais comme un handicap. J’enseigne la littérature arabe à l’Université libanaise, à Beyrouth, depuis 25 ans. J’ai publié mon premier livre en 1979, et mon 13‰ sera publié dans quelques semaines. » R. D.
A
notamment publié : |
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Une
souris, une visiteuse
Ma
visiteuse m’a gâché ma nuit.
Traduit
par Yves Gonzalez-Quijano |
Rachid
EL
DAÏF
Extrait Il ne me manquait plus que cela : apprendre l’assassinat de mon père par hasard ! Deux jours après, le lendemain des funérailles ! Il avait été tué vers midi le samedi, enterré dans l’après-midi du dimanche, et j’avais appris la nouvelle lundi après-midi. J’étais à Beyrouth, au Café de Paris, comme à mon habitude à cette heure-là. A côté de moi se trouvait un ami qui s’est brusquement arrêté de lire son journal pour me demander quel lien de parenté j’avais avec Hamad E. D. Je lui ai répondu que c’était mon père. Il m’a tendu le journal d’un geste machinal pour que je lise moi-même. Et j’ai lu. La nouvelle figurait dans le rapport quotidien de la gendarmerie, rien de plus que quelques mots, imprimés en petits caractères, comme ces faits divers qui méritent seulement une mention rapide en bas de page. "Sur la grand-place de Zghorta, samedi, peu après midi, M. Hamad E. D., soixante ans environ, a trouvé la mort à la suite d’une vengeance entre familles rivales." Je me suis levé de ma chaise comme un fou en m’écriant : Pas possible ! En me voyant dans cet état, mon ami a voulu atténuer le choc qu’avait provoqué en moi cette nouvelle. – Mais il n’y a personne d’autre qui porte le même nom ? Je n’ai rien répondu et il devait être évident que j’avais du mal à me remettre de ma surprise. Pour se faire pardonner de m’avoir fait de la peine de la sorte, sans le vouloir, il a repris : – Mais tu es sûr que c’est ton père ? Mon Dieu ! Cette question m’a achevé ! Ma tête a explosé ! Etait-ce possible qu’il ait senti, deviné quelque chose, sans penser à rien de précis et, très certainement, sans rien savoir de plus à mon sujet que ce que pouvaient connaître tous ceux que je fréquente dans ce café ? Ou alors, aurait-il entendu certaines rumeurs et me l’aurait-il caché durant toutes ces années, jusqu’à cet aveu involontaire, sous l’effet de la surprise ? Non ! S’il avait su quelque chose, ou même s’il avait eu le moindre doute, il ne m’aurait pas dit cela : poser une telle question, quand on est au courant de certaines choses (et de ces choses-là, justement !), on sait bien que ce n’est pas sans conséquence ! (Mon Dieu ! Comment peut-on, avec innocence, avec insouciance, faire aussi mal ?) Mais de toute façon, qu’est-ce que cela faisait qu’il sache quelque chose ou non ? Cela ne changeait rien à ce qui était arrivé, à savoir que mon père avait été assassiné. Et le plus grave dans tout cela, c’était qu’on l’avait enterré en mon absence, sans que je sois au courant de rien. Pas possible ! Les frères de mon père avaient-ils profité de cette occasion pour se venger de ma mère, et de moi par la même occasion ? Ou bien est-ce qu’ils étaient tous d’accord, ma mère comme les autres, pour s’en prendre à moi d’une façon aussi cruelle ? Sinon, comment expliquer une chose pareille ? Comment n’y avait-il eu personne pour me tenir au courant ? Je ne suis qu’à Beyrouth ! Pour me joindre de Zghorta, il suffit d’un coup de fil, une heure en voiture le samedi après-midi quand il n’y a pas trop d’embouteillages sur la route. En plus, il n’existe pas un seul moyen de communication au Liban dont je ne dispose. J’ai une ligne téléphonique à la maison, un portable — j’ai même été un des tout premiers à m’abonner, six mois avant que les services soient largement commercialisés, en 1995 — et aussi un abonnement à Internet. Je suis passionné par les ordinateurs, par tout ce qui est numérique, cela me fascine. J’y consacre tout ce que j’arrive à économiser sur mon salaire, de temps en temps. J’ai une boîte postale également. Il n’y a vraiment rien de plus simple que de me joindre ! En tout cas, c’est bien plus facile que pour la plupart des gens, y compris les plus fortunés ou les plus puissants, ceux qui bénéficient d’arrangements avec l’Etat. Comment donc ai-je pu ne pas être prévenu ? En plus, je n’ai guère quitté la maison durant les deux derniers jours, pas plus le jour que la nuit. Et quand je me suis absenté, deux ou trois heures, j’ai mis le répondeur. Il fonctionne bien, on m’a laissé plusieurs messages avant-hier, samedi, et hier encore, dimanche. Je les ai écoutés sans aucun problème. Comment est-ce possible ? Fallait-il que passent toutes ces années pour apporter la preuve que les cauchemars qui m’ont hanté, surtout durant mon enfance, n’étaient pas sans fondement, qu’ils reposaient bien sur une part de vérité ? Que ce que je croyais "des choses" oubliées par tout le monde, sauf par moi qui continuais à en souffrir, préoccupait en réalité bien des personnes autour de moi, à commencer par mes oncles paternels ? Doucement, Rachid ! Rien ne t’oblige à imaginer tout de suite le pire ! Bien sûr, ce n’est pas rien que ton père ait été assassiné et que personne ne t’en ait informé, mais c’est tout ce qu’on peut dire : ton père a été assassiné et personne ne t’en a informé. Rien de plus, rien de moins. Il ne faut pas y voir une vengeance, une mise à l’écart, un reniement de la part de ta famille. Ne va pas déterrer de vieilles histoires que tout le monde a oubliées sauf toi ! Rien ne t’y oblige. Ton ami t’a posé cette question parce qu’il se sentait mal à l’aise. Ce n’est pas la peine de chercher midi à quatorze heures. Il t’a demandé cela, non pas vraiment pour savoir si tu étais certain que celui qu’on avait assassiné était bien ton père, mais pour se faire pardonner de t’avoir blessé, pour te donner espoir qu’il s’agisse d’une fausse nouvelle, de quelqu’un d’autre que ton père. Il cherchait à se sortir d’embarras, il n’avait pas pensé à mal et sa question n’était pas forcément liée au fait que tu n’avais pas été prévenu, ni à la vérité au sujet de ton père. D’ailleurs, il n’avait certainement pas déduit de cet article, et de ta réaction en le découvrant, que ta mère et tes oncles n’avaient pas voulu te prévenir de la mort de ton père. Non, la seule chose qu’on pouvait honnêtement en conclure, c’était que ton père avait été assassiné et que tu n’étais au courant de rien. C’est tout. Calme-toi, ne t’affole pas ! En plus, il faut que tu te reprennes parce que la victime de cet assassinat, c’est ton père, pour des histoires de vengeance entre familles rivales. Et tu sais bien ce qu’il te reste à faire… Cela m’a fait un choc. Ce n’est pas rien de perdre son père, assassiné en plus, et d’apprendre la nouvelle de cette façon, au café, par hasard. J’ai essayé de me ressaisir mais le coup avait été trop brutal, j’étais encore sous l’effet de la surprise. Bien que je sois d’un naturel plutôt calme, j’avais l’impression que ma tête tournait sur elle-même comme une toupie. Je n’avais plus un cerveau mais des dizaines, qui travaillaient tous à la fois, chacun pour soi, chacun de son côté, comme si j’avais perdu tout contact avec le monde autour de moi, comme si le monde entier s’était évanoui ! En chemin, entre le café et la maison, je marchais sur un trottoir qui n’en était pas un, dans un univers qui n’en était pas un, par une journée qui n’en était pas une, au milieu d’une foule, d’un flot de voitures, qui n’avaient pas l’air vraies. Le vacarme de la rue parvenait à mes oreilles sans que je l’entende vraiment ; les sons ne suscitaient en moi aucune réaction. Poussé par je ne sais quel instinct, je me suis dirigé chez moi. Avec tout cela, la première chose à faire c’était de prendre un tranquillisant pour tenter de retrouver rapidement mon calme, pour arriver jusqu’à chez moi et prendre les contacts nécessaires afin de me rendre sans attendre à Zghorta. Il m’arrive d’utiliser des calmants, mais uniquement en cas de crise sévère. Je ne suis pas dépendant. Au contraire, j’en prends seulement quand j’en ai besoin, ce qui n’arrive pas souvent, quelques fois seulement dans l’année. En revenant du café, je suis passé devant la pharmacie, au pied de mon immeuble. J’ai acheté une boîte d’Ativan (la dose la plus faible, un milligramme) et j’ai demandé un verre d’eau à la jeune pharmacienne. Elle a paru interloquée parce qu’elle sait bien que j’habite juste au-dessus. Elle a certainement dû se demander pourquoi j’en avais un tel besoin, au point de ne pas pouvoir attendre quelques minutes, le temps de gravir les escaliers pour arriver à mon appartement. Mais elle m’a donné ce que je demandais, non sans manifester un peu d’étonnement. J’ai avalé le comprimé d’un seul coup et je suis sorti. En vérité, je suis d’un naturel tranquille, c’est-à-dire avec ou sans calmant. Maintenant que je l’avais pris, tout ne pouvait aller que pour le mieux. Compte tenu de ce qui était arrivé, il me fallait un maximum de concentration. Je suis entré chez moi et j’ai eu la surprise de constater que tout dans la maison avait perdu son air familier. Les objets paraissaient encore plus morts que d’habitude, comme gagnés par la contagion du cadavre de mon père. C’était la seule explication possible. Pour moi, c’était comme la confirmation de son décès, la confirmation de l’attachement filial que je conservais au fond de moi. Envers et contre tout, c’était mon père, celui qui m’avait élevé, et j’étais son fils, le fils de ses œuvres, de sa chair, de son sang. A peine entré dans l’appartement, je me suis dirigé vers le téléphone. Il y avait un message sur le répondeur. (Il fonctionnait donc !) Je l’ai écouté avant de composer le numéro, chez nous, à Zghorta : peut-être venait-il, ce message, de là-bas… Mais c’était mon amie qui l’avait laissé, Salwa. Rien que son nom, qui suffisait à résumer toute l’histoire de notre relation, avec ses problèmes sans fin : "Salwa !" Pour dire en fait : "Je suis à la maison et j’aimerais bien venir chez toi. J’attends que tu me fasses signe. Et si tu n’en fais rien, j’en serais blessée. Tu m’auras placée dans une situation embarrassante vis-à-vis de ma mère qui ne cesse de me harceler en me reprochant d’être toujours celle qui t’appelle alors que tu te manifestes tellement rarement. A ses yeux, cela veut dire que c’est moi qui te cours après, et que toi tu n’en as rien à faire !" Après avoir écouté ce message qui était bien de Salwa et non pas de quelqu’un de ma famille, j’ai tout de suite branché mon portable sur le chargeur et je l’ai mis en veille. Comme cela, tous les moyens de communication à ma disposition seraient en état de marche et personne ne pourrait prétendre ne pas pouvoir me joindre. Car ce qui se passait était grave, très grave même. Je l’avais compris immédiatement, sans avoir à me livrer à de savantes interprétations, d’instinct, grâce à quelque chose que j’avais en moi, dans le corps, dans le sang. En fin de compte, je suis bien quelqu’un de là-bas seulement et de nulle part ailleurs, pas un enfant de la ville, que cela soit au Liban ou n’importe où dans le monde arabe, certainement pas quelqu’un de New York ou de toute autre ville occidentale, là où les crimes d’honneur ont disparu, à ce qu’on raconte. Là-bas, personne ne s’en souvient plus et on dit même que les liens familiaux se sont beaucoup distendus. Tout le monde est d’accord là-dessus. Moi je suis d’ici, de cet endroit connu, depuis au moins un demi-siècle, pour ses traditions de vengeances qui ressemblent à celles qui existaient dans la péninsule arabique avant l’islam, quand il s’agissait d’une obligation quasiment religieuse. Des coutumes qui se sont perpétuées sans grand changement, comme si le temps n’avait pas de prise sur elles, comme s’il ne pouvait rien y changer. Les gens continuent à croire que celui qu’on a assassiné ne peut reposer dans sa tombe tant que son sang n’a pas été vengé. Ils continuent à faire le serment de se priver de tout jusqu’à cela. Il y en a même qui refusent de s’occuper du cadavre, et les autorités religieuses et civiles doivent s’en mêler, en usant de méthodes éprouvées, pour que tout se passe convenablement. D’autres récupèrent la dépouille mortelle mais ils s’interdisent de la mettre en terre avant d’avoir pris leur revanche. Il y en a enfin qui lui donnent une sépulture provisoire, en attendant que le sang du coupable éteigne le feu du ressentiment. Quant aux femmes, elles continuent à s’enterrer vivantes sous les habits de deuil, se refusent à prendre soin d’elles-mêmes, longtemps parfois, jusqu’à ce que sonne l’heure de la vengeance. Assurément, les crimes d’honneur sont moins nombreux qu’il y a quelques décennies seulement. Mais penser que le meurtrier peut rester sur terre à couler des jours paisibles, c’est une chose que les gens ne peuvent supporter. La seule justice qui ait cours à leurs yeux, c’est celle qu’ils exercent de leurs propres mains, au nom d’une loi non écrite. Certaines de leurs coutumes ont changé aujourd’hui, mais de façon très superficielle. Ils se tuaient davantage, ils le font un peu moins. Ils se servaient de poignards et d’épées, ils sont passés aux pistolets. Ils se déplaçaient à dos d’âne ou à cheval, ils conduisent des voitures. On payait le prix du sang œil pour œil, dent pour dent, on règle à présent en argent. Et pourtant ! Et pourtant, personne ne m’a appelé pour me dire que mon père avait été assassiné. Je n’ai appris sa mort que par hasard, deux jours après, le lendemain de ses funérailles. Qu’est-ce que cela signifie ? Quelle envie de nuire cache un tel comportement ? Et qu’est-ce qui serait arrivé si le sort avait voulu que les choses tournent autrement, que je n’apprenne jamais la nouvelle ? Aurais-je continué à ignorer le décès de mon père, à cent kilomètres à peine de l’endroit où j’habite, quand ceux qui se trouvent en Amérique en auraient été informés, et ceux qui sont en Australie, en Amérique latine, en Afrique ? J’aurais même pu recevoir des condoléances par Internet, de la part de compatriotes éparpillés aux quatre coins du monde, comme j’ai pu m’en rendre compte l’après-midi même, un peu après, en allumant mon ordinateur pour ouvrir mon courrier électronique. Tous ces messages ne disaient rien de ce que j’avais besoin de savoir et m’exhortaient à surmonter cette épreuve, dans un mélange d’anglais, de français et de mots arabes écrits en caractères latins : Rooq ! Tawwil balak ! Quelques-uns se proposaient de m’aider à venger mon père. Ce n’était donc pas seulement qu’on ne m’avait pas prévenu, qu’on avait oublié ou fait semblant d’oublier : on avait délibérément voulu faire mal, le plus mal possible. L’affaire était terriblement grave. Comme une sorte d’assassinat. Ou plutôt une véritable tentative d’assassinat. Avaient-ils voulu me provoquer, me dire : Eh bien, si tu es bel et bien le fils de notre frère, vas-y, venge-le ! Une nouvelle fois je me suis repris. Je me suis dit qu’il me fallait me calmer avant de tirer la moindre conclusion prématurée. J’ai tout de suite appelé chez nous, à Zghorta, pour avoir ma mère et lui poser quelques questions, lui faire préciser certaines choses, lui annoncer ma venue. Il fallait que je prévienne que j’arriverais quand il ferait encore jour, et non pas en pleine nuit. Ce n’était pas raisonnable de partir sans avoir pris contact avec eux. La sagesse voulait maintenant que je m’arme de patience. Ce qui était arrivé était arrivé, quelques heures de plus, une nuit même, n’y changeraient rien. Mais personne n’a répondu. J’ai laissé le téléphone sonner longtemps, en vain. Je me suis dit que, dans mon trouble, j’avais peut-être composé un faux numéro, ou alors qu’ils avaient déplacé le combiné pour le mettre ailleurs, loin de la pièce où ils accueillaient les visiteurs venus présenter leurs condoléances. Il fallait patienter un peu avant de rappeler… Tandis que j’attendais pour recomposer le numéro, je me suis demandé : "Mais qu’est-ce que j’en ai à faire de ces gens-là ?" De fait, quels rapports avais-je encore avec eux, quels liens ? Brusquement, d’une façon aussi brutale qu’évidente, je me sentais parfaitement étranger à eux et à leurs problèmes, et je me suis dit qu’ils devaient éprouver la même chose envers moi. C’était pour cela qu’ils n’avaient pas voulu me prévenir, cela pouvait très bien se comprendre, c’était même assez naturel ! En réalité, c’était comme si leur existence me concernait, mais comme une chose du passé. J’avais l’impression d’être devenu quelqu’un d’autre entraîné, malgré lui, dans une histoire qui ne le concernait pas. "Non, ce n’est plus mon affaire !" Ces choses-là ne m’intéressaient plus, ce n’était plus mon monde, cela ne me faisait plus rien. J’avais changé depuis longtemps et je vivais dans un autre univers, sans aucun rapport avec celui au sein duquel j’avais été élevé. Pour moi, il s’agissait d’une autre vie, sans aucun rapport avec celle que je vivais désormais, une vie antérieure comme on dit en français. Je suis bien dans mon milieu actuel, je suis heureux à l’Université libanaise où j’enseigne dans le département d’études arabes de la faculté des lettres. Je touche un salaire qui me permet, malgré l’inflation, malgré le coût de la vie et tout le reste, d’avoir un appartement à moi (un ancien loyer, cela va de soi !) dans un quartier huppé de Beyrouth, juste au-dessus de Hamra, pas loin de l’hôtel Bristol et de la maison du Premier ministre, Rafic Hariri, une des plus grosses fortunes de la planète. Je suis divorcé, après avoir épousé une Française rencontrée à Paris lorsque je séjournais là-bas pour préparer mon doctorat en littérature arabe. Elle vit chez elle maintenant et elle ne me cause aucun souci, pas plus que je ne lui en procure. (C’est peut-être un des avantages du mariage avec une étrangère !) Nous avons eu une fille, "une vraie jeune fille maintenant" ! (Pas un garçon, fort heureusement, pour qui le père joue un rôle plus important alors qu’une fille est destinée à se fondre dans la famille de son mari.) Elle est à l’université, à Paris, en train de finir son diplôme, avec une bourse qui lui suffit pour vivre sans avoir à me demander de l’aider. Nos relations sont très bonnes. Cela fait bien longtemps maintenant que j’ai surmonté tous les problèmes liés à un divorce. Je me sens à présent parfaitement calme, sage, détendu. J’ai une amie, divorcée elle aussi. Elle vit chez ses parents et n’a pas d’enfant. Il n’y a jamais d’histoires entre nous, on se convient parfaitement. Elle n’a pas envie de se remarier, elle me l’a souvent répété (surtout au début de notre relation). Moi non plus, ou plutôt moins encore qu’elle, car je n’envisage absolument pas un nouveau mariage. Elle a un peu d’argent de côté, en fait plusieurs appartements à Beyrouth. Elle les loue tous, au prix du marché actuel, ce qui lui fait environ deux mille dollars par mois, de quoi vivre assez à l’aise, sans devoir travailler. Elle dit toujours qu’elle a de la chance, qu’elle est heureuse de ne pas être obligée d’avoir un emploi parce qu’elle n’aurait pas aimé cela. Je passe en sa compagnie des moments agréables car elle est très complaisante au lit. J’ai découvert avec elle que j’aime ce genre de femmes. Je dois avoir dans les veines un reste de sang pharaonique qui se manifeste en pareilles occasions. J’ai découvert avec elle que, dans le noir, j’aime faire la loi, et même que cela me procure un immense plaisir. Apparemment, elle est (pour l’instant) heureuse d’être comme je l’aime. Elle m’affirme toujours qu’elle est ainsi naturellement, qu’elle ne se force en rien. Le seul problème entre nous, c’est qu’elle n’est pas libre de sortir de chez ses parents quand elle le souhaite. Elle vit chez eux depuis son divorce et sa mère est toujours à la guetter. Lorsque sa fille sort, elle ne se couche pas et c’est elle qui lui ouvre la porte quand elle rentre le soir avec, pour tout commentaire, cette réflexion : "La nuit, c’est fait pour dormir !" (Son père ne s’en mêle pas et il préfère laisser son épouse se débrouiller toute seule.) Personnellement, j’aime qu’une femme ait davantage de disponibilité, mais c’est comme ça chez nous : il faut faire avec les circonstances. "On ne peut donner que ce que l’on a", comme dit le proverbe. J’apprécie que les gens me perçoivent comme quelqu’un de calme, de détendu, de sage. En plus, je me suffis à moi-même sur le plan financier, car il n’y a guère de choses dont je ne puisse me passer. |